Baisé goûté

Baisé goûté

Je t’aurais bien embrassé, l’autre soir, sous les lumières dorées des arcades du Palais Royal, la nuque fraiche et humide par la pluie rutilante. Je t’aurais bien volé un baiser, sur la pointe des pieds frôlant à peine le goudron inondé de reflets bleutés et anthracite. Les lèvres pleines de gourmandise et l’esprit assoiffé d’aventure, je l’ai sur le bord des lèvres, à présent, ce baiser, sur le bout de la langue, comme un mot que l’on cherche, que l’on attraperait avec justesse mais qui s’échappe sans cesse. Je l’imagine, car je ne peux m’en souvenir, je le perçois, hésitant, troublé, et pourtant avec des gestes assurés. Il existe dans la vibration de ce désir inassouvi, il se dissimule quelque part dans les papillons du creux de mes reins, ce contact entre deux bouches si éloignées, étrangères, entre la tendresse de la jeunesse féminine et le muscle ferme de la mâchoire masculine. Un pincement bref de ma lèvre inférieure mordant insolemment ta lèvre supérieure, le temps reste suspendu à ce moment précis, ou je suis reine de mon effronterie. Nos regard se croisent, nos nez se frôlent, et ce moment marque la fin de mon ascendance. Je tente de te prévenir avec mes dents comme démonstration d’agressivité quasiment féline, mais c’est trop tard, l’éclair de ton oeil a eu raison de ma puissance, et malgré l’envie de tout bien faire je perds le contrôle. Mes doigts longilignes et fins dansent élégamment en jouant avec la peau de tes avants-bras, remontent et s’accrochent aux environs de tes épaules, marquant en rythme la perte de l’emprise de ma raison sur mes gestes, se cramponnent à ta peau comme si le sol s’était dérobé sous mes jambes. Soudainement je réalise que je suis libre et imaginative, tandis que tu préfères une cadence aussi douce et rassurante qu’un bon plat maitrisé et savoureux, qui ne décevra pas. En quelques secondes, deux personnalités s’affrontent, sur un terrain, d’un charme humain et délicat, à une envie farouche et raide, l’ourlet d’une bouche intransigeante mais affectueuse, deux manières aussi spontanées l’une que l’autre d’exprimer un appétit, deux façons d’y répondre. 

Et encore, je n’imagine que cet instant aussi savoureux que lorsque l’on mord dans la peau fine d’une datte épaisse et juteuse, pleine de promesses sucrées. Aussi savoureux que lorsque l’on croque à pleines dents dans un magnum et que la délicatesse de la vanille froide s’insinue sur les commissures fiévreuses des lèvres un après-midi chaud sur une plage. Ce baiser je le suppose aussi sexy et électrisant que l’huitre, dont on sent l’équilibre de la douceur lisse de la nacre et la sensation rugueuse du coquillage sous la lèvre. Aussi réconfortant que lorsque l’on plonge ses lèvres dans la mousse généreuse d’un cappuccino. Aussi surprenante que peut le devenir l’équilibre de l’acidité d’une tarte au citron ou à la rhubarbe même, dont la pâte caramélisée colle, élastique, sous le palais. 

Je ne pense pas aux conséquence de ce qui s’ensuit, juste à ce moment empli d’ivresse. Je ne me représente pas ta main aussi large que mon visage, attrapant ma nuque, comme l’on s’y attend, et ton pouce frôler ma joue, ni ton autre bras m’enserrant par la taille, tes doigts se fermant sur mes hanches, me faisant sentir plus femme encore. Si je venais à le supposer, tu repousserais mes cheveux devenus incontrôlables et légers, comme une brume envahissant nos haleines. Je me sentirai faiblir et me demanderai comment nous en serions arrivés là,  jetant un coup d’oeil vif sur le coin extrême gauche, comme je sais si bien le faire, pour vérifier que les lumières tendres de la ville et que l’éclat criard de la lune se reflètent toujours sur les flaques. Tes yeux me scruteraient alors afin de comprendre si tout va bien. Je baisse les yeux vers ta bouche, y replonge mes lèvres, ne serais-ce qu’un deuxième instant, aussi endiablé que le premier. J’attends de ressentir chez toi le prélude d’une sensibilité ardente éclore, et me retire si doucement que l’on discerne la séparation de nos chairs avec autant de sensations que lorsque l’on plonge ses doigts écartés dans un sacs remplis de lentilles, s’infiltrant avec fraicheur dans chaque creux et recoin de la main jusqu’au poignet. Cette émotion exaltante d’avoir provoqué une étincelle, de la laisser prendre flamme, de se reculer et de l’observer, en respirant si fort à en soulever sa poitrine, s’intensifier, puis, de laisser le feu pénétrer pleinement de désir la personne en face de soi.

Mais pour cela, il faudrait que je l’imagine, ce baiser, il faudrait que l’envie me trotte dans les songes et que je m’y attarde.

 

 

Lafilleauxyeuxverts



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