Historiette Palourde

Historiette Palourde

Vite, je dévale les marches en bois en de l’immeuble, défile dans le large couloir, ouvre le lourd portail vert anglais qui me sépare du monde extérieur, et me retrouve dehors, robe longue et légère au vent qui se coince entre mes cuisses. Emportée à travers la foule de touristes, je remonte d’un pas léger la rue Lepic, aveuglée par les rayons tardifs, liste de courses en tête. D’abord foncer chez le primeur, au « jardin de Montmartre ». Petites tomates mures de Sicile, d’un rouge sombre, citrons, ail nouveau. Puis filer de l’autre coté de la rue, flirter avec le poissonnier et lui demander une énième fois des conseils sur la cuisson des palourdes pour flatter légèrement son ego. Ne pas oublier un bon vin blanc sec. Deux bouteilles c’est préférable, et surtout, « il parmigiano ». Non, le plat risque d’être assez salé comme cela, plutôt du Pecorino. Le téléphone vibre. Noeud dans l’estomac. J’ouvre.

« Les merveilleux sont fermés. Désolé, j’ai regardé dans tout Paris. Je rapporte quoi pour le dessert? » .

Mince, j’en avais réellement envie de ce merveilleux, peut-être même plus que… non, qui vais-je duper?

« Des fraises et de la glace, Grom ou Pozzeto par exemple? ».

Bon, je vais acheter de la crème liquide pour la chantilly, ça compensera.

Il existe quelque chose d’exaltant dans la préparation en elle-même, dans le choix et l’élaboration de la recette, chaque instant établit un seuil dans la succession d’étapes menant à l’évènement attendu. Je suis inquiète de l’heure qui tourne rapidement, mais je ne sais pas si c’est parce que j’ai peur de manquer de temps avant son arrivée, ou parce que je prends plus de plaisir dans le goût des préludes. Encore le téléphone qui vibre. Aliénor « tu lui prépares quoi à diner? ». Je lui réponds honnêtement. Sa réplique pleine d’humour ne tarde pas à arriver « Tu ne m’en as jamais cuisinées! Tu n’as pas peur avec l’ail? ». Je souris, ce message, bien que prévisible, ne me fais pas moins plaisir. « Je compte en mettre beaucoup, si c’est réussi, je t’en ferai cette semaine, considère-le comme un cobaye ».

 

20h30. Je décide de lui envoyer un message pour le prévenir de mon retard. Il me rassure, « Ne t’inquiète pas j’avais prévu un délai de politesse ». Le temps est orageux, mes mains sont moites, et pourtant ces mots soigneusement choisis me donnent des frissons dans la nuque.

Pendant que les palourdes dégorgent dans de l’eau salée, je me prépare un peu. Je mets un fond de musique bossa-nova. Un foulard noué dans les cheveux me redonne subtilement de l’assurance et du rouge à lèvre éclatant pour retarder effrontément l’apogée du diner. Je n’ai pas commencé le repas, mais ce genre de recette se concocte sur le vif, comme un spectacle. Mon entourage m’a donné assez de confiance pour comprendre que je maitrisais la cuisine, assez en tout cas pour combler les désirs d’un homme gourmand. Ce n’est pas compliqué avec les bons ingrédients, c’est comme pour le s… Ah! L’horrible son de l’interphone me prive de tout autre temps supplémentaire en solitaire. Je décroche, ne lui laisse pas le temps de parler. « A droite du patio, 3e étage».

Ce moment d’attente, le bruit des pas dans les marches, régulier, lent, provoque un afflux de sang chaud dans mes tempes. Le voilà sur le pallier, ses yeux, peut-être plus clairs que les miens déshabillent mon regard sans aucune pudeur. Pourtant son sourire est nerveux, je me dis que je l’impressionne encore un peu, tant mieux. Je l’intimide encore davantage en décidant de lui faire la bise. Il dépose les fruits rouges, la glace et le vin, je me fais la réflexion que ces trois ingrédients dans les mains d’un homme charmant sont d’autant plus appétissant.

Nous nous dirigeons vers la cuisine. Je lui demande s’il a faim, il me confirme que l’attente de ce diner l’avait mis en appétit toute la journée. Il s’inquiète un peu et souligne la quantité d’ail que je verse sur l’huile chaude, mais se rattrape rapidement en remarquant que j’ai l’air de savoir ce que je fais. Sur une épaisse planche en bois d’olivier je découpe grossièrement les tomates dégorgeant de leur sucs, sur la pointe des pieds j’attrape un demi citron perché sur une étagère et en presse le jus qui ruisselle entre mes doigts. L’eau des linguine frémis autant que mon épiderme sensible lorsqu’il me frôle pour atteindre l’ouvre-bouteille. Une douce odeur de compotée de tomates parfumées à l’ail envahi doucement la pièce, j’augmente le feu afin de saisir vivement les coques. Il fait particulièrement chaud.

Je sirote une gorgée de Sauvignon. Une deuxième pour me détendre. Et deux verres qui enfièvrent les palourdes.

« Ta manière de cuisiner me fait penser à un ballet, comme une chorégraphie souple et harmonieuse. »

Le repas est prêt, nous le sommes également, affamés. Je m’apprête à ajouter la touche finale, je saisi une poignée de coriandre fraiche, seulement, il m’attrape docilement le poignet, en me prévenant que ce n’est pas un assaisonnement dont il est friand.

« je t’ai demandé s’il y avait des choses que tu n’aimais pas, tu m’as dit j’aime tout. »

« J’ai oublié » annonce-t-il de son air faussement innocent.

Je ris et abandonne la coriandre, je cisèle un bouquet de basilic à la place.

Nous passons au salon. Assis proches l’un de l’autre, nous nous délectons de la sauce savoureuse des pâtes, suçotons les coquillages, dont le jus acidulé et salé stimule la salive sous la langue. Nous finissons par abandonner toute convenance, et je râpe le fromage qui s’émiette au-dessus de la casserole, coups de fourchettes culottés dans le plat. Je sens l’huile effacer peu à peu le rouge de mes lèvres, brillantes et pleines. La musique, l’alcool, l’humour et les palourdes ont eu raison du conformisme.

« Je crois que ce sont les meilleures vogonle que j’ai déjà mangées ».

 

Comment reste-t-il encore de la place pour le dessert? Ne me le demandez pas, peut-être simplement par jeu de faire durer le préambule. Nous nous rapprochons de ce moment si attendu dans lequel plus aucune ambigüité n’aura lieu d’être, je vais d’ailleurs audacieusement pimenter l’action. Je verse la crème liquide blanche et lourde dans un saladier très frais, commence à battre fougueusement. Il s’approche de moi, me propose de prendre le relais. Je regarde ses bras vigoureux saisir l’énorme bol et sa main crispée autour du fouet. La chantilly gicle sur ma robe. Evidemment. Sur mon nez. Nous trempons quelques fraises, puis les doigts. Continuons à battre. Quel délicieux cliché. Sur le cou. Sur les lèvres.

 

5h du matin.

« Il ne nous reste plus qu’un, on le garde pour demain matin ou on l’utilise tout de suite? »

En en éclair de seconde il a dû lire la réponse dans la supplication de mon regard, car il déchire l’emballage immédiatement. Prise d’un doute, amusée, je lui demande :

« Je rêve ou tu viens de remanger des linguine ? »

« Elles sont vraiment excellentes, je crois même qu’elles sont encore meilleures maintenant ».

 

Lafilleauxyeuxverts

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